Chapitre 5 : Le Roubi ou l’Enfer de l’Aigua Béla.

Journée grise et menace de pluie, mais rien ne tombe depuis des mois et le ruisseau de l’Aiguebelle est à son plus bas niveau.

Je rejoinds le vallon à l’endroit où je l’avais abandonné, déjà en moins d’une semaine, l’écrémage du sol à encore avancé, une pelleteuse mécanique gratte la terre végétale et l’entasse, la Balmette de Calmejane est encore un peu plus en danger.

En écrivant ces lignes je sais que je la mets en danger un peu plus. Mais voilà, que je me « taise » ou non l’expérience de 20 années en Sidobre m’a appris que l’on ne pouvait pas faire grand chose et que seul l’interêt des carriers pouvait décider de l’avenir de ces merveilles géologiques.

Le ruisseau n’est plus très sur de son cours, est-ce ce fossé de 2m de profondeur creusé à la pelle mécanique ? ou cet ancien bras au sud que des boules de granit naturelles balisent ?

Le fossé coule lui et me parait être le meilleur candidat au titre de ruisseau. J’abouti en remontant son cours à son  franchissement sous-terrain busé.

 Une large piste traverse l’Aiguebelle,  je me trouve en plein milieu d’une carrière. Un camion benne géant fonce à toute allure plein de sable et de blocs brisés, il vide son chargement sur un terre-plein recouvrant petit à petit le lac vert émeraude d’une carrière abandonnée. Ce petit lac serait-il le déversoir de l’Aiguebelle ? j’en fait le tour mais aucune source ou ruisselet ne parait le remplir.

Carrière du Roubi.

Le talus de stériles à l’est est énorme : 20 à 25 m de haut ? Le reflet des blocs brisés se dilue dans l’émeraude liquide, le talus est infranchissable.

Je reviens sur mes pas et là je trouve par hasard le cours de l’Aiguebelle, le ravin fait maintenant 3m de profondeur, difficile de croire qu’il ait été creusé naturellement.

Le toponyme du lieu : « Roubi » me revient en mémoire , s’agirait-il du mot Roubine signifiant canal ? oui un canal voilà ce qu’es le ruisseau depuis ce point, je remonte à travers ronciers et arbres déracinés, des tuyaux d’alimentation en eau et en air comprimé, des cables électriques profitent de ce couloir de foret pour alimenter les outils de la carrière.

Côté sud (rive gauche), la carrière en rebouchage se trouve 15 m plus bas, au nord (rive droite) un talus de décombres de 5m croule sur le bord du couloir végétal.

Une petite mare alimentée par le ruisseau abrite une pompe immergée, quelques boules de granit indiquent le niveau normal de la pente, heureusement car je suis perdu au niveau des cotes.

Il me parait de plus en plus évident que le ruisseau a été détourné de son cours, je l’ai vérifié plus tard en comparant les anciennes cartes IGN.

Le bruit est partout, les camions vont et viennent à cadence rapprochée, stress, marteaux- piqueur, tirs de mines, sirènes et alarmes en tout genre, l’enfer !

L’Aiguebelle disparaît à l’est sous une montagne de stériles de plus de 25 m de haut, je devrais retrouver son cours de l’autre côté mais je ne pourrais jamais franchir ce chaos monstrueux, glissants, blessant et armé de ronces.

De l’autre côté doit se trouver au niveau du hameau d’Aiguebelle,  la petite départementale allant de Carauce à Calmejane (D34).

Je rejoins une piste menant vers la sortie de la carrière au nord, un champ de boules claires posées au sol attendent d’être vendues pour figurer bêtement sur des parkings ou comme protection contre les voitures béliers. Ces sphères ont été exhumées de leur gangue de « sabel » (sable) à l’occasion du creusement de la carrière.

Je ne sais pourquoi je pense à l’armée enterrée de Xian ? tous ces rocs ont l’air de faire rempart pour défendre le roi des lieux…lequel ? et bien le Roc de Cantogal dont j’apperçois la silhouette derrière un rideau d’arbres.Roc de Cantogal Le Roubi.

Un oasis intacte émerge du bord de la carrière, ce miracle est du à l’intervention très diplomatique d’un grand nom du Sidobre, je vois avec plaisir que le roc a pu être épargné.

Malheureusement d’autres rocs non loin de là n’ont pas eu cette chance: le mur de Calmejane et le rocher tremblant Bel (Roc de la Boule) ont été rayé de la liste des rocs curieux qui figuraient dans les guides du début du 20 ème siècle.

A leur place : un trou béant s’ouvre, que dis-je ? un précipice !

Carrière du Roubi 2011.Rive gauche de l'Aiguebelle, Le Roubi intact, ClichéTerrail G. 1960.

Je nous revois en 1992, Rémy Sophie et moi découvrant le site exceptionnel du mur de Calmejane, à l’époque, un wagon de transport de marchandises SNCF en bois servait d’abri de chantier. Cette présence insolite préfigurait -elle la déportation des blocs du mur cyclopéens ? Car il s’agissait d’une agglomération naturelle de rochers bien ajustés simulant un mur géant un peu comme ceux de Cuzco. Une brèche centrale séparait le Mur en deux parties, la hauteur était environ de 4m, la longueur au moins 50m.

J’ai eu la chance de l’admirer avant le début de son exploitation, et malheureusement j’ai aussi eu le triste honneur d’assister à sa lente destruction.

Le roc dit de La Boule (Bel) lui était encore un peu plus au nord-ouest il figure sur les cartes anciennes mais en 92 il avait déjà été bouté hors de son socle monumental, lui même entamé inutilement et abandonné.

Une autre agglomération est décrite par G. Terrail entre le roc de Cantogal et le Mur : la fenêtre de Calmejane a elle aussi été détruite.

Nauzières indique le Chaos de Cantogal et le fait figurer sur sa carte, aujourd’hui il n’en reste plus rien.Carte Nauzière et Grillou 1907.

Cette zone de carrière est un océan de destruction à perte de vue, pourtant seules deux pelleteuse mécanique fouillent les entrailles du Sidobre.

Je m’approche du Roc de Cantogal, son socle abordé par le sud est énorme, j’aperçois le bec courbé du « chante coq » très haut et encore sous la voûte des arbres. Une faille m’offre un joli couloir d’accès par l’ouest et un vieux chêne m’aide à me hisser sur le « nid » de l’oiseau, je lui caresse la tête comme on le ferait à un animal apprivoisé, la mousse qui le nappe rend douce sa texture rugueuse. Je passe sous l’animal et constate qu’il a trois points d’appuis, trois  » pattes », un tripode sous lequel je m’abrite un instant. Je cherche les meilleurs angles pour rendre compte de sa beauté, je grimpe sur les branches du vieux chênes et trouve une perspective intéressante.Roc de Cantogal

Un tuyaux coure sur le sol et laisse échapper de l’air comprimé, son sifflement aigu est menaçant, il m’évoque une fois de plus le souffle de l’Enfer !

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About jptho

Qui a dit "il a le coeur aussi dûr et froid que la pierre"? non non non! d'abord la pierre a une âme et je vais vous en apporter la preuve !
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7 Responses to Chapitre 5 : Le Roubi ou l’Enfer de l’Aigua Béla.

  1. jacqueline dit :

    Ce que vous nous décrivez est abominable!
    Nouvelle dans le pays, je pensais m’être installée dans un des derniers coins du jardin d’Eden…coté rocaille…
    Bouh ce que je suis naïve!
    C’est incurable!
    J’ai déja entendu quelques avis négatifs sur les carriers de St Salvy de la Balme, mais je ne me doutais pas de l’ampleur des dégats!
    c’est tout le pays qui est rongé?!
    Merci pour votre site.
    Jacqueline.

  2. Emmanuel dit :

    Nous voici dans la dure réalité infligée au Sidobre depuis des décennies. Il y avait pourtant moyen d’associer l’industrie et le tourisme mais face à des personnes refusant les
    sorties de négociations gagnant/gagnant, le sort de toutes ces curiosités disparues en a été jeté. Difficile de revenir en arrière….

    • jptho dit :

      Merci chère Fabienne pour ce commentaire plein de clairvoyance, oui les guides du futur parleront au passé : « ici il y avait ce rocher, là il y avait cette balme… » je garde tout de même espoir de la fin d’un monde industriel pour 2012…

  3. Fabienne dit :

    Quel gachis ! Quand comprendrons nous qu’il faut préserver la nature ! Quel héritage allons nous laisser aux futures générations ? Les ressources que nous donne la nature ne sont pas inépuisables ! Quand il n’y aura plus aucun rocher dans le sidobre , même le tourisme sera en décclin : le tarn n’est pas une destination touristique parmi les plus connues et ce malgré les efforts de certaines personnes…Le Sidobre constitue un des produits d’appel pour faire venir les gens pour la beauté du site, les activitées comme la randonnée mais aussi pour son histoire liée au protestantisme et ses légendes…Le site est encore magnifique mais pour combien de temps ? Tant que m’argent aura la prioritée sur la préservation du site , on ne pourra bientôt découvrir le Sidobre qu’à travers des photos et reconstitution en 3 D comme c’est déjà le cas pour certains sites. Espérons que les décideurs prennent conscience de l’urgence avant qu’il ne soit trop tard …Merci pour ce site qui a le mérite d’éta

  4. Beau travail de longue haleine et de passion , dans un pays , un coin de nature que l’on sent , que l’on sait déchiré et qui cependant nous cri son amour d’être , les pierres parlent , je le sais pour pratiquer la spéléologie , et quand les pierres se mellent à la mousse , alors ce n’est plus des phrases que nous entendons , mais un opéra !
    Je m’emballe , peut-être …. mais tout ça pour dire qu’à travers tous ces noms évoqués , toutes ces formes et façons de pierres et de paysage le Sidobre ne doit pas être Mémoire mais Présent ‘dans toutes ses définitions )!
    Merci à J.P Th.

  5. Et pardon pour les fautes qui m’ont échappé !

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